
Marie Darrieussecq dresse le stupéfiant portrait d’une jeune fille saisie en pleine révolution intime et sexuelle à l’aube des années 80.Un magnifique roman, intense, cru, réaliste et enrichissant (pour le « mâle » que je suis).Solange est l’héroïne du roman qui se déroule dans les rues d’un bled paumé nommé Clèves .
A quoi pense Solange, 10 ans et toutes ses dents ? Eh bien, si vous tenez vraiment à le savoir, Solange n'a peu ou prou qu'une idée en tête : « les avoir » - comprenez : ses règles -, puis quand cela sera, « le faire » - l'amour -, et, cela advenu, évidemment, « le refaire ». Ce sont les trois parties du roman. Mais comment arrive la sexualité chez la femme? Avec les premières menstruations ? Les caresses prodiguées à son propre corps ? La première étreinte sexuelle, brutale et maladroite, avec un garçon (ou une fille) ? Mais d'abord, c'est quoi le sexe ? C’est comment une bite ? Ça a quel goût ? Pour Solange, c'est la grande aventure…
Clèves raconte donc l’éveil à la vie amoureuse et sexuelle d’une petite fille. L’héroïne y évoque son quotidien entre ses copines et copains d'école, son père pilote de ligne, sa mère qui tient un magasin et l'étrange Monsieur Bihotz qui la garde (et pas seulement...). Suivant le passage de l'enfance à l'adolescence, la romancière décrit surtout une initiation frontale à la sexualité, au gré de trois parties, au titre explicite : « Les avoir » (les règles), « Le faire » (l'amour), « Le refaire » (toujours l'amour, quoique l'expression semble peu appropriée), donne le ton. Le tout, sur fond de Billie Jean de Michael Jackson et du rock d'AC/DC…
« Les avoir »
Solange se débat entre une « école obsédée par le sexe » – on n’y pense qu’à ça, on n’y parle que de ça, dans les termes les plus crus – et des parents pour le moins absents. Surviennent enfin les règles : il n’en a jamais été écrit comme cela. Loin de tout lyrisme féministe , d’une manière à la fois précise et dérangeante parce que brutale et surtout assez enfantine. Comment advient le savoir ? Par les rituels, bien sûr (le sang impressionnant des règles sur la "fente dégoûtante" ; le pelotage forcé des garçons ; une scène, des scènes, où Solange se masturbe) et une transformation du corps pas jolie-jolie comme dans Truismes. Bref, l'enjeu est simple : se forger une connaissance de son propre corps, guetter celui des garçons et spécialement leurs "bites". Facultatif : apprendre à embrasser avec la langue.
« Le faire »
D'été en été, Solange, Rose, Peggy, Nathalie, Raphaël, Christian, etc. sont en plein apprentissage. Évidemment, le premier épisode passé, cela devient la grande affaire. Il faut choisir le garçon qui procédera, ou se laisser choisir (Solange a-t-elle seulement le choix dans son bled?). Stratégie, tactique, séduction. Copines et confidences. Le village devient une vraie Cour, avec ses intrigues. Menstruation, masturbation, accouplement, enculade, Darrieussecq ne se paie pas de mots. Une bite est une bite, comme dirait le père de Solange. Malgré le gardiennage de M. Bihotz, Solange ne perd pas de temps. Premier baiser mouillé avec un pompier, première pipe à Arnaud (un passage d'anthologie) lors d'une boum au château, et le reste à l'avenant.. L'âge ingrat, en somme, au pied de la lettre. Mais aussi, et déjà, par les mots : "une chatte" prend tout son sens. "Sexe", "baiser", "reproduction", "pédé", "pute", "accouplement", "pénis", "enculé"... Pas de signifié sans signifiant, pas de réalité sans sa représentation. Dans le cas qui nous occupe, la fameuse « première fois » ne sera pas vraiment une réussite. Il faut donc pour Solange le refaire très vite.
« Le refaire »
Solange n’a pas encore seize ans : les mots changent : "doigter", "mouiller", "cool". Désormais, la question est "Est-ce que tu veux sortir avec moi ?". Encore plus trash : " Par quel trou ?". Solange qui a fait la rencontre d'Arnaud et qui la initiée à la philosophie, au shit et à la pipe, révélant chez elle la monstresse sexuelle - celle qui veut bientôt tout engloutir et tout absorber, assouvir son appétit d'affamée. Il n’empêche, elle ne pense plus qu’à ça. Cette 3ème partie montre les filles en proie aux garçons, la soumission des unes et la brutalité des autres. Alors Solange va trouver à son tour sa victime à elle auprès de qui elle devient une Lolita sans scrupules.
Comme dans Truismes, en 1996, c'est encore l'histoire d'une métamorphose : non celle d'une femme en truie, mais celle d'une petite fille en femme : premières règles, premier baiser, première fois. Marie Darrieussecq ne ménage personne. Elle écrit les mots que les filles dissimulent dans les recoins de leur mémoire, ces « gros mots » qui peuvent faire mal et qu'elles supportent honteusement : règles abondantes, gros seins, bite, pucelle, vulve, orgasme... Dans leurs conversations, il ne faut pas avoir l'air coincé pour rester dans la bande. Solange, a une peur panique de ne pas être assez adulte pour les autres, les garçons et les hommes qui la regardent comme une proie. Alors, Solange se dépêche de « faire la chose » pour s'en débarrasser et reste une fillette qui mélange tout : l'amour et faire l'amour en particulier. « Etre à beaucoup plus tard, souhaite pourtant Solange. Dans un mois, dans un an, dans deux ans, dans trois ans. Avoir seize ans. Avoir dix-huit ans. Attente insupportable. Etre adulte. Ce qui s'appelle une femme. Savoir de quoi la vie est faite, à quoi ma vie ressemblera, qui je serai. Pouvoir aller, venir, téléphoner, parler, m'en aller. Baiser. Baiser. Prendre la Terre entière et baiser. » Marie Darrieussecq y décrit un monde d’enfants en mutation, loin des adultes qui ne voient rien et qui, quand ils voient, ne comprennent rien.
Clèves parle de l'éducation faite sur le tas, sans recul ni principes. Solange finira bien par grandir dans son village de 2 500 habitants, rêvant toujours de partir avec un surfeur aux lèvres craquelées. Elle ne lira jamais Madame Bovary, pourtant elle ressemble à l'héroïne de Flaubert : une petite Emma qui voudrait tellement connaître la passion et mime les gestes les plus crus, histoire de se faire remarquer.
J’ai apprécié la crudité du vocabulaire mais il est difficile de ne pas saluer la justesse d'analyse de la romancière. Rarement les rêves, les émois et les mœurs d'une bande de jeunes Français moyens auront été aussi finement dépeints. En termes crus et denses, c'est un périple très sensible au pays des désirs et des doutes.