Les romans d’Olivier Adam s'additionnent et se complètent, se poursuivent et se répondent : mêmes thèmes, mêmes obsessions - l'absence, le deuil, les liens familiaux, l'ordinaire gris du quotidien. Des romans à la fois semblables et singuliers, à chaque fois justes et bouleversants, portés par une voix immédiatement reconnaissable et qui ne déçoit jamais..
Le Coeur régulier met en scène Sarah, jeune femme, à ce moment de la vie où tout peut s'effondrer. Olivier Adam se glisse dans sa peau avec autant de facilité que dans celle de Marie, l'héroïne d'A l’ abri de rien. Comme tous ses personnages, Sarah est en fuite, elle se sauve (pour se sauver) au Japon sur les traces de son frère, Nathan, qu’elle a tant aimé, mort quatre mois plus tôt dans un accident de voiture. Sarah soudain n'en peut plus, ne joue plus, elle a laissé, en banlieue parisienne, sa vie trop formatée, son mari « si parfait » et ses deux enfants. Elle, si rangée, plaque tout pour se sentir vivante .Dans l'espoir de se rapprocher une dernière fois de son frère, elle se réfugie dans un petit village au pied des falaises. Mais en revisitant les lieux de ce frère disparu, c'est sa propre histoire que Sarah va redécouvrir, à ses risques et périls...
Le roman commence au Japon dans cette ville côtière, où les nippons et les touristes viennent pour se jeter du haut des falaises à moins que le bon Monsieur Natsume, policier à la retraite qui a passé sa vie à arriver une fois le suicide commis, ne vienne les sauver et les héberger. Une histoire de deuil, triste mais sensible. Quête de raison de mort, sens de la vie à travers introspection, incompréhension, culpabilité et remords. L'évolution des réflexions de l'héroïne colle assez justement à ce qu'on peut successivement ressentir au cours d'un travail de deuil, de séparation ou de simple éloignement d’un être aimé. La description des sentiments de culpabilité liant Sarah au personnage principal nous renvoie à notre propre culpabilité : le lecteur se retrouve très vite face à ses propres angoisses et pas seulement de la mort. Et ce sont les plus belles pages du livre.
Les passages alternent ainsi entre découverte du Japon et réflexions sur la famille. Ceux consacrés aux souvenirs de Sarah étant, au demeurant, plus réussis et riches que les épisodes japonais, qui finissent parfois par lasser. Certaines pages sont parfois des descriptions redondantes, statiques et, à mon goût, superflues. Ça donne des moments comme : « les camélias luisaient comme les plumes de corbeaux endormis et par endroits, pareils à des punaises dorés, pulsaient des vers luisants ». Mais fort heureusement, Olivier Adam n’est pas un fabricant d’images prétentieuses et approximatives. Souvent, très souvent, il touche juste, pour peu qu’il n’essaie pas de faire poète : « je ne m’expliquais pas que cet âge [l'adolescence] puisse être à la fois si difficile et si flamboyant, si juste et si incertain, si ridicule et si rayonnant ».
Olivier Adam excelle aussi à dire avec une grande simplicité de moyens, la sécheresse d'un monde d'individus solitaires, sans pitié pour les plus fragiles. « Toujours il en revenait là, la violence morale qui s'exerçait à l'école, au travail, dans le couple. L'usure et les humiliations, la pression sociale, le culte du rendement, du gagnant, du vainqueur, le cynisme et l'exclusion, comment tout cela pouvait vous briser les os. ». Olivier Adam excelle à raconter la vie de la classe moyenne, son ennui, son horizon borné, ses contraintes et sa sécheresse affective.
Il cherche, derrière la glace de son univers, l'étincelle de lumière, la chaleur d'un regard, la beauté d'un ciel, la paix d'un paysage, la consolation, le battement retrouvé d' Un cœur régulier. « Personne n'a envie de mourir. Tout le monde veut vivre. Seulement, à certaines périodes de votre vie, ça devient juste impossible.»
Tout ce qui touche Sarah est bouleversant : ses souffrances enfouies, ses doutes, ses erreurs, ses oublis…Souffrance de ces personnes écartées par la muflerie d'une société vorace, qui ronge ses habitants petit à petit. A travers l'histoire de Sarah, c'est la société sans pitié que désigne Olivier Adam, la société qui laisse sur le bas coté ceux qui n'ont pas fait les bonnes écoles, n'ont pas les bons diplômes, la bonne attitude.
Au final un roman qui me laisse partagé entre un ennui certain dans toutes ses parties japonaises et un énorme bonheur que Sarah nous fait partager. Le Cœur Régulier n’est pas à proprement parler le « meilleur » Olivier Adam. S’il n’atteint pas les sommets de ses Falaises (2005), A l’ abri de rien (2008) ou Des vents contraires (2009), Le cœur régulier conserve cette écriture toujours aussi percutante et incisive tout en restant pudique et juste.